L’éventuelle décision d’imposer aux membres du gouvernement un serment ou une initiation au Ndjobi soulève une question fondamentale : jusqu’où l’État peut-il aller lorsqu’il invoque les traditions et les valeurs culturelles ?
L’information, si elle venait à être confirmée officiellement, ne manquerait pas de susciter un débat national. Le président de la République, chef de l’État, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, aurait décidé d’imposer aux membres du gouvernement un serment fondé sur le Ndjobi, rite initiatique et spirituel traditionnel gabonais.
Au-delà de la portée symbolique d’une telle démarche, une question essentielle se pose : peut-on imposer à un citoyen, fût-il ministre de la République, une pratique initiatique ou spirituelle au nom de la tradition ?
La réponse mérite d’être recherchée d’abord dans la Constitution gabonaise.
La liberté de culte, un principe constitutionnel
Le Gabon est un État laïc. La liberté de conscience et la liberté de religion ou de culte constituent des principes fondamentaux de l’ordre constitutionnel.
Dès lors, l’État doit garantir à chacun la liberté d’adhérer à une religion, à une spiritualité, à une tradition ou de ne pas en suivre. Cette liberté implique également que nul ne puisse être contraint de participer à un rite spirituel auquel il n’adhère pas.
C’est précisément là que pourrait se situer la difficulté juridique et philosophique d’une éventuelle obligation d’initiation au Ndjobi.
Respecter une tradition est une chose. Être contraint de participer à un rite initiatique en est une autre.
L’adhésion à une pratique spirituelle relève, par nature, de la conscience individuelle. Elle ne saurait devenir une condition obligatoire pour exercer une fonction publique sans soulever de sérieuses interrogations au regard de la liberté de conscience et de culte.
Le Ndjobi appartient au patrimoine culturel, mais le patrimoine n’est pas une obligation spirituelle
Le Ndjobi peut légitimement être considéré comme une composante importante du patrimoine culturel et spirituel gabonais. Sa valorisation peut même participer à la réappropriation par les Gabonais de leurs traditions et de leur histoire.
Mais la reconnaissance ou la valorisation d’une tradition par l’État ne signifie pas que tous les citoyens doivent nécessairement y être initiés.
Le Gabon est une République profondément plurielle. Fang, Punu, Nzebi, Myéné, Kota, Téké, Vungu et bien d’autres communautés portent chacune des traditions, des rites et des conceptions différentes du sacré.
À cette diversité culturelle s’ajoute la diversité religieuse : chrétiens, musulmans, adeptes des spiritualités traditionnelles, personnes sans religion ou simplement attachées à la liberté de conscience.
Quelle place pour cette diversité si une seule tradition initiatique devenait obligatoire pour accéder ou demeurer dans une fonction gouvernementale ?
Moraliser la gouvernance sans imposer une spiritualité
La volonté de moraliser la vie publique et de restaurer les valeurs d’intégrité, de vérité, de responsabilité et de probité peut difficilement être contestée.
Les valeurs traditionnellement associées à la Maât, vérité, justice, équilibre, droiture et responsabilité, peuvent constituer une source de réflexion éthique sur l’exercice du pouvoir.
Mais une République n’a pas nécessairement besoin d’imposer une initiation spirituelle pour exiger de ses dirigeants qu’ils soient honnêtes, responsables et respectueux du bien public.
On peut exiger d’un ministre qu’il ne vole pas, qu’il ne mente pas, qu’il respecte la loi et qu’il rende compte de sa gestion sans lui imposer une appartenance spirituelle particulière.
La moralisation de la vie publique relève d’abord des institutions, de la loi, de la transparence, du contrôle et de la responsabilité devant les citoyens.
Le serment républicain doit rester le dénominateur commun
Il existe déjà un socle commun : la Constitution et les lois de la République.
Un ministre peut donc s’engager solennellement à servir l’État, à respecter la Constitution, à défendre les intérêts de la Nation et à exercer ses fonctions avec intégrité.
Si le pouvoir souhaite également encourager les traditions ancestrales, pourquoi ne pas privilégier une démarche libre ?
Chaque ministre pourrait, s’il le souhaite, accomplir un engagement traditionnel correspondant à sa culture et à ses convictions. Mais cet engagement devrait rester volontaire.
Car imposer un rite religieux ou initiatique au nom de l’unité nationale pourrait produire exactement l’effet inverse : créer une distinction entre ceux qui acceptent le rite et ceux qui, pour des raisons de conscience ou de conviction, le refusent.
L’État peut valoriser la tradition sans devenir l’arbitre des consciences
Le débat dépasse finalement le seul Ndjobi.
Il pose une question de société : quelle République voulons-nous construire ?
Une République qui assume son héritage culturel, certainement. Une République qui valorise ses traditions et ses savoirs ancestraux, pourquoi pas. Mais aussi une République qui protège la liberté de conscience de chaque citoyen.
Le président de la République pourrait donc être invité à clarifier publiquement la nature exacte de cette démarche : s’agit-il d’un engagement culturel volontaire ou d’une obligation imposée aux membres du gouvernement ?
La nuance est fondamentale.
Si le Ndjobi est proposé comme un symbole de retour aux sources, il peut être accueilli comme tel. S’il devient une obligation initiatique, la question de sa compatibilité avec la liberté de conscience et de culte garantie par la Constitution devient incontournable.
Unité nationale ne signifie pas uniformité spirituelle
Le Gabon n’a pas besoin de choisir entre tradition et modernité, ni entre spiritualité et République.
Il peut faire vivre ses traditions tout en protégeant les libertés individuelles.
Le véritable défi serait donc de trouver un équilibre : honorer nos ancêtres sans contraindre les consciences ; valoriser nos traditions sans en imposer une seule ; moraliser l’État sans confondre morale républicaine et appartenance spirituelle.
Monsieur le Président de la République, la tradition peut être une force lorsqu’elle rassemble. Elle devient une source de division lorsqu’elle est imposée.
Le Gabon peut renouer avec ses racines sans demander à tous ses enfants de porter les mêmes symboles spirituels.
Car dans une République, le patrimoine appartient à tous, mais la conscience appartient à chacun.
Respecter le Ndjobi, oui. Le valoriser, oui. Y adhérer librement, oui. Mais l’imposer comme une obligation spirituelle ou initiatique à un citoyen qui n’y adhère pas poserait une question fondamentale de liberté.
Le serment républicain doit unir les Gabonais autour de ce qu’ils ont en commun : la Constitution, la Nation, la justice, la probité et le service de l’État.
Leave a comment